jeudi 6 janvier 2011

Où sont les truites ?




Depuis la mi-novembre nous avons scruté avec attention les gravières de nos ruisseaux affluents de la Lesse dans l'espoir de pouvoir identifier des nids de ponte ou des géniteurs en migration. Alors que peu après nos derniers travaux d'aménagements de frayères nous avions pu observer des poissons résidents de toutes tailles, y compris des géniteurs potentiels, depuis que l'hiver s'est installé ces observations se sont révélées très rares. Bien qu'en théorie la probabilité que les truites aient retardé leur migration de reproduction n'est pas négligeable, en effet selon la littérature celle-ci peu se prolonger jusqu'en mi-février, il serait dommage que nos deux ruisseaux ne soient pas encore utilisés pour la reproduction cette année encore.
A-t-on raison de s'inquiéter et quels postulats pouvons-nous émettre pour expliquer cette situation ?

1) Facteurs liés au climat et aux débits des ruisseaux

Depuis le début novembre seulement deux crues sensibles ont été observées. La première début novembre, probablement tôt pour la saison, et une autre mi-décembre correspondant à une courte période de dégel. Facteur constant au cours de cette période: une température d'eau autour des 4 oC. Des eaux de neige encore plus froides pour la deuxième crue…
Cette température n'est pas favorable aux migrations saisonnières des truites car elles induisent un ralentissement au niveau du métabolisme et diminuent la capacité de mobilité (vitesse et endurance) de celles-ci.
Se pourrait-il dès lors que les truites aient choisi de se reproduire dans la Lesse plutôt que dans les ruisseaux. Ces facteurs (température et débit) sont-ils prépondérants ou ce choix est-il influencé par la génétique?

2) Facteurs liés à l'espèce ou à un caractère génétique

Alors qu'il est établi que les ruisseaux affluents assument un rôle prépondérant dans la mise à disposition d'un substrat adéquat pour la reproduction de la truite fario en haute Lesse, avec pour preuve les chiffres de fréquentation et statistiques diverses obtenues à la station de comptage sur le Ry de Chicheron, beaucoup de spécialistes affirment aussi que de nombreux poissons choisissent le lit majeur de la Lesse pour y frayer. Si des gravières propres sont disponibles dans la rivière pourquoi les truites remonteraient-elles les ruisseaux pour frayer? C'est probablement ici que l'influence de la génétique devient prépondérante. Si la truite est née dans le ruisseau elle y retournera pour frayer. Reste à savoir si le poisson est de souche sauvage ou de souche "pisciculture", en admettant que ces sujets soient aptes à se reproduire en milieu naturel. Chaque fois que cette question est abordée je me remémore les conclusions d'une étude (voir ref. ci-dessous) sur la rivière Avon au Royaume-Uni. Celle-ci a conclu que les sujets issus de pisciculture fréquentaient sélectivement les frayères dans la rivière Avon tandis que les sujets sauvages choisissaient le ruisseau affluent, Nine Mile River, pour se reproduire. Fait étonnant: une répartition temporelle est observée entre les sujets issus de pisciculture qui se reproduisent en novembre et les sujets sauvages qui frayent plus tard en janvier voire février.
L'analogie avec la Lesse est hasardeuse car la rivière Avon est du type "chalkstream", alimentée essentiellement par des sources calcaires, avec une eau à pH élevé et des débits plus lents.

La population sauvage issue de nos ruisseaux est probablement toujours affaiblie et en cours de reconstitution. Les alevins produits par nos incubateurs sont-ils devenus des sujets "sauvages" et reviendront-ils se reproduire dans nos ruisseaux ou resteront-ils dans la rivière pour frayer comme les truites issues de repeuplement observées dans l'Avon?




Nous interromprons après cette année nos campagnes d'alevinage dans le ruisseau de Village et de Nanri. Nous pourrons ensuite compter sur quatre ou cinq générations de truites "nées" dans le ruisseau pour restaurer la dynamique de reproduction. Si ce n'est pas le cas on pourra compter sur des sujets égarés ("straying effect") issus de la Lesse pour recoloniser ces ruisseaux à condition que les conditions et capacité d'accueil soient adéquates…

Aujourd'hui il pleut et la neige commence à fondre, un coup d'eau se prépare…






Ref.: B. A. Shileds, D. N. Stubbing, D. W. Summers and N. Giles; Fisheries management and Ecology, 2005, 12, 77-79.
Temporal and spatial segregation of spawning by wild and farm-reared brown trout, Salmo trutta L., in the river Avon, Wiltshire, UK.

jeudi 11 novembre 2010

Ruisseau de Waiti – Restauration de la connectivité

Lors des réunions avec le MET pour discuter du projet de réhabilitation du ruisseau de Waiti (i.e. restauration du lit ancien), il était vite apparu que ce travail ne serait pas complet sans la mise en place d'un système de franchissement du pertuis passant sous le chemin du bois. Ce tuyau en béton d'une longueur de 25 m présente une pente assez forte et une vitesse de courant supérieure à 1m/sec en période de crue. Bref des conditions plutôt sévères pour envisager une possibilité de franchissement par des poissons en phase de montaison. De plus le tronçon de ruisseau situé en amont, longeant les anciennes poubelles de Resteigne, présente un substrat de qualité et un biotope intéressant pour les juvéniles (abondance de nourriture et de caches).
Selon des témoignages de chasseurs locaux, les dernières observations de truites en activité de frai sur ce secteur amont remontent à une dizaine d'années. Ce qui selon mes observations personnelles correspond également à un évènement exceptionnel au cours duquel le ruisseau est sorti de son lit et a franchi le chemin forestier par voie aérienne car le pertuis était bouché par des débris importants.


C'est en lisant une présentation de Andy Thomas du Wild Trout Trust intitulée "Making the connection, joining up trout populations the cheap and easy way" que j'ai découvert une photo illustrant un système de déflecteurs en bois fixés dans un pertuis en béton similaire à celui présent sur notre ruisseau. Renseignements pris auprès de l'auteur, ce système a en fait été installé par Dave Charlesworth (Environment Agency Wales) sur un ruisseau au Pays de Galles.

Inspirés par ce système nous avons simplifié la conception en travaillant avec des déflecteurs en bois en forme de demi-lune comportant une entaille en U au milieu pour concentrer le flux. Comme matière première nous avons également utilisé du chêne sous la forme de dosses en 50 mm d'épaisseur. Moyennant l'utilisation d'un gabarit reproduisant la courbure du tuyau et une bonne scie sauteuse, la fabrication est facile. Plus délicate est la fixation a l'aide de vis spéciales pour béton car il faut pré-forer des trous de 7.5 mm et sans alimentation il faut utiliser du matériel électroportatif. Pour cet exercice là, il a fallu faire confiance à du matériel robuste fabriqué au Liechtenstein, merci pour le prêt Hugues. Un déflecteur placé dans chaque section de tuyau, environ tout les 2 m, permet la formation de bassins intermédiaires et devrait faciliter le franchissement en période de débit normal (faible débit d'étiage sur la photo). Grâce également au transport physique dans le ruisseau, ces bassins devraient se combler graduellement de graviers et aussi améliorer l'étanchéité des déflecteurs.